Rien, dans son parcours, ne laissait présager que Stève Stievenart deviendrait un athlète des grands fonds. Pourtant, la traversée de la Manche, qu’il a accomplie à l’aller comme au retour, a été pendant des années un rêve qu’il s’interdisait de formuler tout haut. Né à Abbeville, Stève grandit au rythme des vents du Nord et des marées grises. « C’était un rêve d’enfant. Mon grand-père qui habitait Sangatte m’amenait voir les départs de la traversée de la Manche. J’étais fasciné par ces nageurs qui s’enduisaient le corps de graisse et s’élançaient vers un autre pays, l’Angleterre. » Le petit garçon d’alors regarde ces silhouettes disparaître dans les flots et rêve. Mais la vie, longtemps, lui dira non.
L’école de la vie, pas de la natation
Sorti de l’école à treize ans, Stève est un touche-à-tout : il s’essaie à la photo animalière, emprunte les appareils de son père pour photographier les fleurs, les insectes, les phoques en baie de Somme. Puis viennent d’autres disciplines : le sport automobile, les rallyes, le jet-ski, le marathon. Avide d’expérience et de sensations nouvelles, il n’a pas encore trouvé celle qui fera sa renommée.
C’est à quarante ans, après une séparation douloureuse et une période de grande fragilité financière et professionnelle, que sa vie bascule. « Suite à une séparation avec la mère de mes trois enfants et des difficultés financières, je me suis demandé quel était mon dernier rêve. Celui de traverser la Manche à la nage était tellement évident, dit-il simplement. Sauf qu’au départ, je ne suis pas du tout un nageur ! J’étais sportif, oui, mais je faisais plutôt de la course à pied. » Et pourtant, Stève se lance ce pari fou de ne plus s’accorder de barrières et de suivre son insctinct.
Suit une période de préparation intense de cinq ans : apprentissage intensif et sur le tard de la natation, collaboration avec des spécialistes, mue physique. Au fil des mois, il modifie radicalement son alimentation : harengs, sardines, maquereaux, pour constituer les réserves de gras indispensables à la nage en eaux glacées. « En mangeant plus et différemment, j’ai pris du poids volontairement, plus de 40 kilos. Mais j’ai appris à vivre avec ce corps et avec le regard que les gens peuvent porter sur moi. Et tout cela m’aide énormément dans mes longues traversées« , résume-t-il. Il adopte le régime alimentaire des mammifères marins, et avec lui, son surnom : « le phoque ».
« L’Everest de la natation »
La Manche, de Douvres à Calais, puis le retour : 105 kilomètres, 34 heures 45 minutes, dans une eau entre 15 et 18 degrés. Sans jamais toucher son bateau d’accompagnement. « Ce n’est pas un choix, c’est une obligation. Quelle que soit la fédération avec laquelle je nage, il est interdit de toucher le bateau accompagnant sous peine de disqualification. Les ravitaillements se font du bateau grâce à mon équipe qui m’envoie liquide et solide au moyen d’un lanceur et d’une corde. » Pas de combinaison, pas de filet de sécurité. Là où un marathonien court 42 kilomètres en quelques heures sur bitume, Stève en nage le triple, de nuit, dans un couloir maritime parmi les plus fréquentés et les plus dangereux du monde, face aux courants, au froid et aux pétroliers.
C’est la marque de fabrique de ce nageur de l’extrême : la confrontation nue avec les éléments, poussée toujours plus loin. Manhattan, bouclé deux fois. Le lac Baïkal, en Sibérie, dans une eau à 4° : le seuil auquel le corps humain commence à lâcher. Le Loch Ness. Le lac Tahoe. Le lac Memphremagog. Et Santa Catalina à Los Angeles en aller-retour-aller, 120 kilomètres, 51 heures 18 minutes de nage non-stop, une première mondiale.
Ce que cherche Stève, c’est la limite. Celle de l’eau, celle du corps, celle qu’on se fixe soi-même et qu’il s’acharne à repousser. En bouclant la « double triple-couronne », la triple-couronne des nageurs en eau libre (Manche, Manhattan, Santa Catalina), accomplie deux fois en aller-retour, il entre dans une catégorie où il est, pour l’instant, seul.
L’homme des Hauts-de-France qui écrit l’Histoire
Ce que l’on oublie parfois, dans le vertige de ces chiffres, c’est que Stève Stievenart est un enfant du territoire. Il vit toujours à Wimereux, dans le Pas-de-Calais, nage à chaque marée haute dans la Manche, par tous les temps, toutes les saisons. Il chauffe peu sa maison, dort fenêtre ouverte, prend sa douche dans le jardin pour que son corps reste acclimaté au froid. Sa vie entière est organisée autour d’une seule obsession : la mer.
Les eaux des Hauts-de-France, c’est son terrain d’entraînement quotidien. « C’est la nature qui écrit ma journée« , confie-t-il. La nuit dans l’eau, il le sait, est une autre affaire. « Lors de longues traversées, quand j’ai cumulé de nombreuses heures de nage, j’essaie d’isoler mentalement la douleur, je me focalise sur des éléments positifs, je fais appel à la nature. J’ai vécu beaucoup de belles rencontres en nageant, des dauphins, des baleines, des phoques qui m’ont accompagné lors de moments compliqués.«
En 2023, il publie Stève le Phoque aux éditions Michel Lafon. Un livre qui parle d’un gamin qui a fini par croire en son rêve, et d’une mer qui l’a sauvé. Preuve qu’il suffit parfois, à quarante ans passés, de plonger.
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